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L'achèvement de l'élargissement : chances et risques
Par: Günter VERHEUGEN* Envoyer l'article à un ami | Version imprimable
Günter VERHEUGEN*
* EU-Kommissar für Erweiterung (1999 - 2004)
© 2004


L'Union européenne élargie devra assumer une responsabilité accrue sur le plan international. Quant aux futurs États membres, ils apportent à la Communauté leurs propres expériences et relations, qui seront particulièrement précieuses pour l'avenir du partenariat transatlantique, mais aussi pour les relations avec les nouveaux voisins de l'Union élargie, tant à l'Est que dans le bassin méditerranéen. Ces pays ont pour intérêt stratégique commun que l'élargissement n'aboutisse pas à la création de nouvelles lignes de fracture durables en Europe et que la démocratie et la prospérité puissent également s'étendre aux frontières orientales et méridionales de l'Europe.




L'Union européenne vient de vivre le plus important élargissement de son histoire. Avec l'entrée dans l'Union en mai 2004 de huit pays d'Europe centrale et orientale ainsi que de Malte et Chypre, les lignes de partage issues de la Deuxième guerre mondiale qui divisaient le continent en deux blocs ennemis, disparaîssent définitivement. À la place, avec l'élargissement, c'est un vaste espace de paix et de sécurité qui est créé, offrant la perspective d'un partage de la prospérité, en même temps qu'un espoir accru de préserver le modèle européen à l'ère de la mondialisation. En réunissant à l'avenir plus de 450 millions d'hommes et femmes sur la base de valeurs, droits et devoirs communs, l'élargissement de l'Union européenne en renforce le poids, mais aussi la responsabilité sur le plan international.

A ses débuts, le projet d'intégration européenne avait dû être limité à la partie occidentale du continent à cause de la guerre froide. Cet obstacle a disparu avec la chute du rideau de fer, et l'élargissement de l'Union s'est retrouvé à l'ordre du jour de l'histoire européenne. Les bouleversements intervenus en 1989 / 1991 et la chute de l'empire soviétique qui en a résulté, représentaient certes de nouveaux risques pour la paix, la stabilité et la sécurité en Europe. Mais par ailleurs ils offraient la chance d'unir le continent dans une dimension inédite dans l'histoire de l'Europe. L'élargissement répond à ce double défi en liant de façon indissociable le destin et le succès de l'actuelle UE à ceux de ses nouveaux membres. Ce faisant, les Européens tirent les conséquences de l'un des principaux enseignements de leur histoire, à savoir que la paix et la sécurité ne sont effectivement garanties que lorsque le continent européen est uni. Les raisons qui ont conduit à l'élargissement de l'Union européenne sont par conséquent les mêmes que celles qui avaient présidé à sa création. Mais de plus, cet élargissement possède une incontestable dimension politique et morale. En effet, les nouveaux Etats membres sont ceux qui, au siècle dernier, ont été injustement victimes des deux plus dangereuses idéologies du XXème siècle, le fascisme et le stalinisme. Ainsi la Pologne, qui s'était battue aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne au sein de la coalition anti-hitlérienne est passée sous la coupe de l'Union soviétique par les traités de Yalta et de Potsdam. Malgré des décennies de dictature, la flamme de la liberté ne s'est jamais éteinte dans ces pays ; elle a été entretenue par les mouvements de protestations successifs comme ceux de 1953 à Berlin, de 1956 en Hongrie, de 1968 en Tchécoslovaquie ou de 1980 en Pologne. L'automne 1989 a non seulement apporté aux peuples d'Europe centrale et orientale la liberté tant désirée de décider eux-mêmes de leur destin, mais il a aussi libéré le continent tout entier du spectre de la guerre froide. Refuser à ces pays leur droit légitime à participer à l'œuvre d'unification européenne aurait par conséquent été historiquement et moralement inacceptable, car cela reviendrait à faire des victimes d'hier les perdants de demain. Ce n'est pas l'espoir légitime d'une compensation à long terme et de la paix en Europe qui aurait pu justifier une telle attitude.

L'admission de nouveaux membres dans l'Union européenne a été soumise à des conditions rigoureuses, pour que leur entrée ne conduise pas à un affaiblissement de l'intégration déjà réalisée, mais que l'élargissement crée au contraire une nouvelle dynamique dans une communauté agrandie.

Pour satisfaire aux critères d'adhésion, les populations des nouveaux Etats membres se sont vues contraintes de réaliser une vaste œuvre de réforme, dont l'ampleur et la profondeur est encore trop souvent sous-estimée en Europe occidentale. Par leurs propres forces, ces pays sont devenus en à peine quelques années des démocraties stables qui ont su mener leurs économies en faillite sur la voie d'une croissance régulière. Simultanément, la perspective de l'adhésion à l'UE a fourni à ces pays un modèle, et leur a permis de se fonder sur les valeurs occidentales et les solutions prévues par le droit européen pour effectuer les transformations économiques, mais aussi garantir le respect des droits de l'homme et des minorités, ou encore pour définir leur politique sociale ou environnementale. De plus, la perspective de l'adhésion à l'UE a contribué de façon non négligeable à la réussite du processus complexe de transformation, notamment en l'imposant contre les courants populistes ou nationalistes.

Après la conclusion et la signature des traités d'adhésion, neuf des dix pays candidats ont organisé des référendums lors desquels plus de 25 millions de personnes se sont prononcées en faveur de l'entrée dans l'Union européenne. On a ainsi pu voir que dans tous les pays concernés la population considérait l'entrée dans l'UE comme un destin national et misait sur les avantages à long terme de l'adhésion, tout en demeurant consciente que la participation à l'intégration européenne ne leur épargnerait pas les difficultés ni le dur labeur au quotidien pour reconstruire leur pays, mais le faciliterait.

Ce sont actuellement l'espoir et l'euro-optimisme qui dominent dans les nouveaux Etats membres. En même temps, ne serait-ce qu'à cause de leur taille, de nombreux pays souhaitent que l'Union élargie demeure forte et conserve sa capacité d'action. Cela s'explique par leurs intérêts en matière de sécurité, mais aussi parce qu'ils sont conscients que seule une Union forte peut disposer du potentiel nécessaire à l'indispensable solidarité envers ses membres les plus faibles ; c'est sur cette solidarité que comptent bien évidemment les nouveaux Etats membres.

C'est pourquoi les nouveaux membres, y compris la Pologne, ont adopté à la Convention sur bien des points une position résolument pro-communautaire ; il est important de garder cela présent en mémoire au regard de l'échec de la conférence intergouvernementale de Bruxelles. Ce qu'il faut retenir des discussions du sommet de Bruxelles sur la réforme de l'UE, c'est que l'approfondissement de l'intégration ne peut se faire sans dialogue avec les citoyens et qu'il nécessite également une communication renforcée entre les Etats eux-mêmes. Les débats politiques internes qui en Pologne ont précédé le sommet de Bruxelles, ainsi que la réaction des milieux eurosceptiques ou europhobes dans les anciens comme dans les nouveaux Etats membres face à l'échec de la Conférence intergouvernementale de Bruxelles, ont montré que la nécessité d'un approfondissement de l'intégration est loin de constituer une évidence politique, mais doit sans cesse être démontrée. Les membres fondateurs de l'Union européenne en ont fait l'expérience et sont par conséquent investis d'une responsabilité particulière.

L'Union élargie va devoir assumer des responsabilités accrues sur le plan international. Les nouveaux Etats membres apportent à la communauté leurs expériences dans ce domaine ainsi que les liens qu'ils ont noués. Ceux-ci joueront un rôle déterminant dans la définition des relations transatlantiques, mais aussi dans les rapports avec les nouveaux voisins de l'Union élargie, à l'Est comme dans le monde méditerranéen. Ces pays ont un intérêt stratégique commun à ce que l'élargissement n'aboutisse pas à la création de nouvelles lignes de partage durables en Europe et à ce que la démocratie et la prospérité puissent s'étendre également au-delà des frontières orientales et méridionales de l'Europe. En outre, beaucoup des nouveaux membres ont des liens très étroits avec les Etats-Unis qui ne s'expliquent pas seulement par leurs intérêts en matière de sécurité, mais aussi par la solidarité dont ils ont bénéficié pendant et après la guerre froide. Ces liens peuvent s'avérer bénéfiques pour la compréhension mutuelle entre l'UE et les Etats-Unis, si l'Union parvient à définir une politique étrangère et de sécurité propre et à se constituer en entité ayant voix au chapitre sur la scène internationale.

Avec l'élargissement, l'Union devient évidemment plus hétérogène, et les intérêts plus divers. Les problèmes qui en découlent et les conflits qui se dessinent ne pourront pas tous être résolus par la voie institutionnelle. Les solutions supposeront bien évidemment une volonté commune d'assumer les responsabilités découlant de l'intégration européenne, ainsi qu'une prise de conscience que sans l'élargissement, l'Europe ne serait nullement un havre de paix, mais au contraire un champ de tensions, conflits et menaces permanents dans lesquels tous les pays européens seraient entraînés d'une façon ou d'une autre à plus ou moins longue échéance.

Traduction Forum (PE)


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